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Chier en pleine conscience

Édito publié le 24 août 2025

GE, TU, ELLES. L’éditorial de Geneviève Béland.
Quand pensez-vous? Épisode 25

Ça fait déjà plus de 20 ans que Maslow me tape s’es nerfs. Ça, c’est même avant Mixmania 1. J’ai traversé un long parcours scolaire qui m’aura permis de voir sa pyramide, la Beyoncé du Powerpoint, plusieurs dizaines de fois. Mais j’ai jamais trop compris ce qu’il y avait de révolutionnaire et à dire qu’y fallait boire de l’eau avant d’avoir un appart et de l’estime. 

Au final, même si ça fait des très bons memes, l’évidence agglutinée dans un triangle surexposé n’aura pas suffi à protéger celles et ceux qui se battent encore pour respirer un air non-pollué. Ça va peut-être paraître extrémiste aux yeux de la Chambre de commerce et d’industrie de Rouyn-Noranda mais, selon le modèle, il faudrait satisfaire nos besoins en air avant le cuivre. 

Mais ceci dit, à l’instar des administrateurs de la Chambre, je vais moi aussi contester la science aujourd’hui avec ce gros statement: je pense que la pyramide de Maslow est un concept un peu bancal. C’est une représentation du bonheur à l’occidental, qui glorifie la réalisation individuelle et superpose, sur les besoins collectifs, le repli sur soi. 

Cet autocentrage heureux semble d’ailleurs avoir jeté les bases d’un autre modèle en pleine expansion: l’industrie du bien-être, ce kit du bonheur préemballé qui promet le calme intérieur à des gens qui font face à la menace du mammouth. Comme quoi le capitalisme est d’une adaptabilité sans limites: Pendant que la planète brûle, on chie en pleine conscience. 

L’industrie du bien-être s’est construite sur les failles d’un monde qui dérape. Elle capitalise sur ses conséquences, en nous vendant du soulagement provisoire en capsules pour survivre à des problèmes systémiques, de façon individuelle. Faire d’la poudre, pour travailler plus, pour faire plus d’argent, pour faire plus d’ashwagandha.

Qu’on se comprenne bien: prendre soin de sa santé mentale et s’offrir des moments de répit, c’est vital. Le corps vidé par l’horaire noirci, c’est tentant de choisir dogmatiquement la positivité plutôt que de penser à ce qui s’passe à Gaza. Les assurances à négocier, les Google Forms à remplir pour la PE et la double-authentification sont des agressions trop peu dénoncées qui nous maintiennent dans une léthargie qui paye un gros criss de bateau à quelqu’un, quelque part. 

Essorés par la productivité toxique, on peine à amorcer la transition du selfcare aux soins collectifs. Pourtant, il serait nettement plus constructif de faire des choix de vie plus soutenables pour agir à la source de nos épuisements plutôt que d’ajouter d’autres granules à nos smoothies déjà trop épais. 

Et si à la place d’une image d’un café troisième vague, on pinait l’indignation commune sur nos vision boards? De la colère en microdoses mais les bonnes-là; celles qui amènent à vouloir changer les choses, pas le ressentiment qui se vit dans l’immobilité, qui blâme la mairesse et les immigrants parce qu’y fait frette pis que l’autobus passe pas. 

L’empathie et la solidarité déclinent, pendant que le réel, lui, insiste. À force d’injonctions à se choisir, on finit par ériger l’égoïsme en vertu. C’est un grave problème puisque quoi d’autre que le culte du moi peut nous amener à espérer une transition qui cherche à ne rien changer à nos modes de vie indécents : mon char, mon parking, mon voyage annuel dans l’sud, mon miroir de salle de bain bluetooth, mais où sont donc mes identificateurs à coupes de vin loufoques en forme de pénis ? 

Notre ultime devoir pleinement conscient devrait être de ramener plus de sens commun dans la pyramide. Donner du souffle à ce qui nous lie plutôt que de gravir les échelons vers la meilleure version d’une seule personne, obnubilée par ses propres besoins. Peut-être finirons-nous par comprendre que l’engagement et l’abnégation nourrissent davantage qu’ils ne vident. Et c’est à ce moment-là que nous pourrons, enfin, nous soigner collectivement pour réparer plus grand.

Photo: Gracieuseté Productions 3tiers